Vingt heures, dimanche prochain…
Quatre heures trente du matin. Nuit noire. Personne. Une voiture vient me chercher. Passé le péage, on fume clope sur clope et on discute. Stratégie politique, infos, rumeurs, pronostics. Tout y passe. Qui va gagner? Qui va perdre ? Finalement, lorsque le soleil se lève, on tourne un peu en rond alors on commence à gueuler contre les chauffards de la RT1. Ça détend, on peut refumer.
Midi pile. Une piste d’aérodrome au nord de la Grande Terre. Pas un péquin à l’horizon. Il ne fait pas très beau mais il parait qu’on a eu de la chance. Ça pourrait être pire me dit-on. Le pilote me montre le baril et le mécanisme pour remplir le réservoir. J’actionne et ça déborde. Oups. On attend que le kérosène s’évapore. On repart. Je pue l’essence et on est encore en retard. Fait chier.
Dix heures trente. Chez l’habitant. Petite réunion. Bonjour, bonjour, bonjour. Café, gâteaux, des fruits. Chic, j’aime bien les fruits le matin. Coutume, speech, débat, fin. L’un des participants à l’air revêche. Un peu solitaire, plein d’appréhension. Je m’approche. Salut, salut. Ça va ? Que j’demande. Ça va, qu’il répond. On tape la discute. Il n’est pas là pour rien. Il a des choses à dire. Je l’encourage. Finalement, il se décide et prend le candidat par le bras. Ils se mettent à discuter à quelques pas de nous, seuls, au milieu de rien, derrière la maison, face à nulle part. Ça a l’air sérieux. Plus tard, j’apprendrai ce qu’il était venu lui dire. Plus tard, j’apprendrai qu’il avait bien réfléchi et qu’il était venu soutenir le candidat malgré l’inimitié ancienne qu’il avait à son égard. Un rien dans une campagne, peut-être. Mais un chamboulement pour un citoyen. Ça valait le coup d’assister à ça.
Quinze heures. Côte Est. Sous des rafales en cascades nous survolons les crêtes, les vallées, leurs chemins. A l’arrière de l’appareil, en regardant la canopée, je pense à ses premiers aviateurs qui, eux aussi, devaient être bringuebalés dans leur coucou d’acier du temps avec lesquels ils assuraient les premiers échanges entre nos îles. J’imagine la peur qu’ils devaient avoir au ventre lorsque, d’un coup, le grain blanc venait à tomber et à cacher l’horizon. Sans aucun appareil de mesure. Sans informatique. Sans GPS. Aujourd’hui, moi, assis dans ce petit hélico, je surfe sur le net sous l’aquilon du Nord.
Minuit passé. Un bar. De la musique. Le débat est fini. Nous faisons le point. Je suis assez partagé. Je suis surtout en colère. Contre les mots prononcés. Contre cette médiocrité affichée. Fallait-il vraiment ne pas répondre ? Prendre de la hauteur ? Quand on est attaqué, on doit répondre. Mais la Calédonie, elle, a-t-elle besoin de ça ? Je ne sais pas, je crois que plus la campagne avance et moins je la comprends. Alors, à la place, je me contente de la vivre.
Neuf heures et quart. La voiture s’arrête. Je me réveille. Je dormais depuis longtemps. Je ne vois que des quatre-quatre. Nous sommes donc dans le Nord. Sur les lunettes arrières, des drapeaux bleu-blanc-rouge. Nous sommes donc à Koumac. Je passe devant l’école où j’avais passé un long mois il y a maintenant vingt ans de cela. C’était le temps des colonies de vacance. Une époque où tous les gosses du pays y étaient envoyés. Les bâtiments sont repeints. Ça me semble neuf. C’est vraiment beaucoup plus petit que dans mes souvenirs.
Vingt heures moins le quart. Dans les couloirs de RFO, la rumeur grandit. Un journaliste me l’apprend, un ami me le confirme au téléphone : on a tiré lors du meeting. Pas de blessé. Un transformateur touché. Des cons à la dérive qui ne savent plus quoi inventer pour exister. Quelle misère. Il parait qu’ils étaient deux. On verra bien demain. Je m’inquiète pour le lendemain. En tout cas, ce soir, ils ont été chercher un groupe électrogène. De toute façon, sous la lumière des phares des bagnoles, on me dit qu’ils avaient continué la réunion.
Dix-neuf heures vingt. Je joue machinalement avec mon briquet sur le perron d’un hôtel de la place. A l’intérieur, un autre meeting. Du monde, de la musique et des applaudissements qui reviennent par saccade. Cinq clientes sortent par la grande porte. Bon chic, bon genre. La cinquantaine rutilante. Je reconnais le port, l’attitude et la suffisance des femmes du monde. Un mélange d’effronterie et de nonchalance dans le maintien. Elles sont tellement caricaturales qu’elles en deviennent désirables. L’une d’elle, sac de marque négligemment tenu du bout des doigts, fulmine : « Vous vous rendez compte ? Ils se croient chez eux ceux-là à venir faire leur réunion ici ! Non mais ils sont vraiment sans gêne !» Ses copines gloussent de contentement. Par jeu, par plaisir et très certainement par ennui, je l’apostrophe immédiatement : « Mais oui, et vous vous rendez compte qu’il y a des Kanak aussi ? et des Wallisiens ? Et beaucoup en plus !! » Elle me fixe un dixième de seconde interloquée, toute outrée d’être ainsi abordée par un gueux. Finalement, elle comprend l’ironie, se retourne avec la rapidité d’un défiscaliseur face à un agent de la brigade financière et, soudain, entraîne ses copines choquées vers le parking et je-ne-sais quel restaurant du bord de mer.
Vingt heures. Dimanche prochain. On verra bien…










Du bon Varennes ! Du très bon
Au pire, après la politique tu auras la littérature. Là tu gagneras à coup sûr.